EXPLORER L'HISTOIRE

Etudes sur la Bête du Gévaudan

Je ne reviendrai pas sur l'histoire de la Bête elle-même. D'autres auteurs et sites Internet détaillent en long en large et en travers les événements qui ont ébranlé, non-seulement le Gévaudan, mais aussi la France et l'Europe en ce milieu du XVIIIème siècle.


Je profite pour remercier en préambule Alain Bonet pour le très bon travail de collecte des documents se rapportant à la Bête qu'il a fourni.


Ce que je vous propose ici, c'est de partager quelques documents issus de mes propres études sur le sujet.


Carte des attaques

Pour commencer, je vous propose une carte des attaques localisées entre 30 juin 1764 et le 17 juin 1767. Je ne recense ici que les attaques pouvant effectivement être imputables à la Bête car elles font l'objet d'un acte dans le registre paroissial.

Le principe de numérotation est le suivant :

- le premier chiffre indique l'année (1 = 1764, 4 = 1767)

- les chiffres suivants indiquent le n° du jour dans l'année (30 juin = 180ème jour de l'année)

- si plusieurs attaques ont été recensées le même jour, le nombre est suivi d'une lettre indiquant l'ordre chronologique des attaques.


Par exemple, lors d'une des "grandes journées" de la Bête, le 21 juin 1765, quatre attaques sont recensées. Sur la carte, elles sont repérées comme suit :
- année : 2 (= 1765)
- jour : 171 (21 juin)
- 4 attaques : de "2171a" à "2171d"


De cette carte, nous pouvons observer la succession de plusieurs territoires pour la Bête, comme d'autres auteurs l'ont déjà mis en avant (comme Michel Louis par exemple). L'intérêt d'y inclure les dates permet de borner les périodes d'utilisation de ces territoires par la Bête et l'épicentre de chaque territoire. Je note plus ou moins 7 périodes jusqu'à l'établissement définitif de la Bête aux alentours du mont Mouchet :

Période précoce
Cette période est celle des premières attaques, jusqu'à la fin septembre 1764 (réf. 1180 à 1266). Grâce aux documents retrouvés, on peut recenser en moyenne une agression par semaine. Le territoire de la Bête est alors bien à l'est de la carte, autour de la forêt de Mercoire.

L'arrivée des dragons
Cette période va du début octobre 1764 au 8 janvier 1765 (réf 1277 à 2008). Les volontaires de Clermont-Prince arrivent étudier le problème fin octobre, début novembre 1764. Nous savons grâce aux témoignages qu'il neige déjà à la même période. La fréquence des attaques reste en moyenne la même que dans la période précoce : une par semaine.

L'épicentre du territoire semble tourner autour du petite village d'Apcher, qui abrite les ruines de l'ancien château de la famille du même nom. Le 27 décembre 1764, les dragons ne peuvent plus être logés dans le secteur et doivent regagner Langogne.

On a souvent épilogué sur un éventuel rapport entre les passages de solstice et l'activité de la Bête, mais c'est véritablement après le départ des dragons que la Bête va enchaîner ses premières "grandes journées" : 2 victimes recensées le 1er janvier 1765 (2001a et b), 3 le 6 janvier (2006a à c).

Premier passage au Mouchet
Cette période débute le 12 janvier 1765 (2012) avec le retour des dragons à Saint-Chély d'Apcher, pour s'achever à la fin janvier (2030). L'épicentre des attaques est clairement le mont Mouchet et il se produit en moyenne 4 attaques par semaine lors de ces 18 jours.

Le début de cette période est marqué par de nouvelles grandes journées, dans la continuité de la période précédente : 2 victimes recensées le 12 janvier (réf. 2012), 2 autres le 15 (réf. 2015).

Le 20 janvier, Duhamel semble changer de technique (d'après les correspondances que nous avons à notre disposition) et poste ses dragons dans 18 villages clés. Cela ne limite pas l'hémorragie et la Bête entre dans une de ses "grandes journées" le 30 janvier 1765 (2030) en faisant 3 victimes (l'une d'elle ne sera retrouvée que le lendemain).

Les chasses générales
Pour endiguer le fléau, des battues générales sont organisées. Pour ceux qui n'ont jamais vu le Gévaudan, je vous conseille d'aller y faire un tour, cela vaut le voyage. Il faut s'imaginer un relief très accidenté, parsemé de bosquet et, en ce mois de février, très enneigé et battu par les vents. C'est dans ce contexte que des battues de quelques heures (le soleil se levant tard et se couchant tôt) vont être menées.

La période s'étend du 6 février 1765 (réf. 2036) au 9 mars 1765 (réf. 2069). La première battue générale est organisée le 7 février, principalement dans les secteurs précédemment touchés : autour de Saint-Chély et du mont Mouchet.

On peut s'apercevoir que le territoire de la Bête s'est alors déplacé autour de Fournels, peut être même autour d'Arzenc d'Apcher : on la cherche au nord, elle est partie à l'ouest. La fréquence des attaques n'est pas moins impressionnant : 3 par semaine pendant un mois.

Le 21 février, les louvetiers normands, les Denneval père et fils, arrivent dans la région. Ils ne commencent cependant par immédiatement à chasser et nous ne retrouveront leur action qu'à la période suivante.

L'arrivée des Denneval
La période commence le 11 mars 1765 (réf. 2071) pour s'achever le 29 mars (réf. 2089). C'est le début de l'activité des Denneval et le début de leur coopération, difficile, avec les dragons. Pour un motif incertain (attrait de cette ville plus commerçante que Saint-Chély ?), les normands s'installent au Malzieu.

Alors que les louvetiers cherchent autour du Mouchet, les dragons poussent jusqu'à Fournels. Et cette fois, il est "amusant" de constater que c'est autour de Javols que les attaques vont se produire. Cette facilité qu'à la Bête de se trouver ailleurs que là où on la cherche a fasciné tous les auteurs et fait couler beaucoup d'encre.

Nous sommes encore dans une période de forte intensité pour la Bête, avec 4 attaques par semaine en moyenne.

Le départ des dragons
Je voulais intituler cette période celle de l'errance. Mais à bien y regarder, pas tant que ça... Elle commence le 3 avril 1765 (réf. 2093) pour s'achever le 8 avril 1765 (réf. 2098). Pendant cette courte période, les dragons quittent le Gévaudan pour retrouver leur casernement à Mende. Cette période a beaucoup interrogé les différents auteurs car on retrouve une activité de la Bête en différents secteurs, d'où cette idée d'errance.

A bien y regarder disais-je, les attaques se produisent exactement sur la route qu'empruntent les dragons pour regagner Mende. Correspondance ou non ? Certains y voit principalement un travail administratif : on profite du passage des militaires pour recenser des attaques précédentes encore non-signalées. Pour d'autres, la Bête précède les dragons sur leur route, comme un dernier pied-de-nez tragique avec une victime par jour en moyenne.

Que l'on en pense ce que l'on veut, après le départ des dragons, la Bête semble avoir remonté d'Aumont au mont Mouchet en repassant par la zone de ses premières attaques, puis en longeant l'Allier.

L'établissement au Mouchet
C'est la dernière période que j'étudie ici. Elle commence véritablement après le retour de la Bête dans le secteur du mont Mouchet : le 18 avril 1765 (réf. 2108). Elle s'achève après l'épisode des Chazes, où M. Antoine, porte-arquebuse du roi, abattra sa "Bête".

Il semble alors que le jeu du chat et de la souris est moins amusant : les dragons partis, il ne reste que les Denneval, qui seront ensuite relevés par M. Antoine. La Bête ne fait "plus que" 2 victimes par semaine en moyenne lorsque les Denneval chassent seuls, 1 après l'arrivée des chasseurs du roi. L'épicentre est clairement autour du mont Mouchet, il y restera jusqu'à la fin des attaques connues, en 1767.

Fait à noter entre cette période et la précédente : c'est la première fois que la Bête "jeûne". Du 8 avril (réf. 2098) au 18 avril (réf. 2108), aucune attaque n'est recensée. La seconde période de "jeûne" se produira début juillet avec l'arrivée de M. Antoine dans la région : aucune attaque du 4 juillet (réf. 2184) au 22 juillet (réf. 2202).


Données statistiques
Autre document intéressant à étudier, la "pyramide des âges" des attaques. J'ai établi celle-ci à partir des témoignages suffisamment complets pour que l'on puisse connaître précisément le sexe de la victime et son âge.


De cette pyramide, nous pouvons conclure deux choses :

1. 60% des victimes sont des femmes, 40% sont des hommes, ce qui coupe le cou (si je peux me permettre le jeu de mots) à l'idée préconçue que la Bête ne s'intéressait qu'aux jeunes filles.

2. Les victimes sont en priorité des jeunes : près de 65% d'entre-elles ont moins de 15 ans, 82% si l'on pousse jusqu'à 21 ans. Les personnes dans la force de l'âge ne sont quasiment pas touchées. Puis, nous avons 10% supplémentaires en prenant les personnes de plus de 40 ans, qui est déjà un âge avancé pour les habitants de nos campagnes au XVIIIème siècle.

Ceci correspond à une réalité sur le terrain : contrairement à la légende qui veut que la Bête s'insinue au cœur des villages (elle le fera, certes, mais dans des conditions assez précises) pour y enlever une victime, c'est plutôt des enfants envoyés garder les troupeaux ou accomplir quelque besogne qui se feront agresser : ils sont plus ou moins isolés de la communauté.

Lorsque les jeunes sont en âge de se marier et avoir leurs premiers enfants, ils ne sortent plus que pour se rendre en groupe sur leur lieu de travail, à la messe, aux foires, etc. La vie familiale repose sur la communauté et le village, les travaux en intérieur pour les femmes. Ceci fait que les adultes sont des cibles moins isolées que les enfants.

Mes premières idées
J'ai eu la chance de me rendre en juin 2010 dans le Gévaudan pour une semaine de rando sur les traces de la Bête. Pour un animal sauvage, le coin regorge d'endroits où il est possible de se terrer pour échapper aux battues. Cependant, il faut distinguer deux paysages très différents : les collines très accidentées des alentours du mont Mouchet ne sont pas comparables aux vallées situées à l'ouest de la Truyère, au relief beaucoup moins tourmenté.

Lorsque j'ai visité la région, je me suis particulièrement attaché à visiter ce que j'ai appelé plus haut les "épicentres" des territoires de la Bête. Fait étonnant : il y a toujours à proximité les ruines d'un château des d'Apcher (sauf à Javols, où ce sont d'anciennes ruines gallo-romaines). D'ailleurs, la forêt de Mercoire et Châteauneuf-de-Randon étaient des propriété de la famille d'Apcher et c'est précisément la zone que j'ai appelée "période précoce".

Les tentatives récente d'élucider l'affaire visent principalement la famille de Morangiès. Et pourtant, à bien y relire les documents de l'époque, et notamment les correspondances de Duhamel, je ne vois pas ce que l'on peut reprocher à ce noble qui prend part aux différentes battues.

Le nom des Chastel revient également souvent dans l'affaire, pas seulement parce que Jean Chastel a tué la Bête. L'histoire et la réputation d'Antoine Chastel est sombre, mais l'on sait qu'il se mariera et aura des enfants après l'affaire. Aurait-il pu changer subitement d'attitude (s'il avait été un "serial killer") après la battue du 19 juin 1767 ? Les attaques recensées sont quasi-journalières dans le premier semestre de l'année, puis plus rien. Je ne suis pas expert en psychologie des grands criminels, mais si cela avait été lui, nous devrions pouvoir retrouver des traces de "rechutes" (nouvelles séries d'attaques dans le même genre dans la région) au moins jusqu'au début du XIXème siècle.

Peut-on cependant faire un lien entre les d'Apcher et la Bête ? Le fait que les évènements se passent sur d'anciennes propriétés de leur famille n'est pas suffisant. D'ailleurs, la baronnie n'appartient plus aux d'Apcher depuis 1715, suite à l'endettement de la famille. Et pourtant, on en vient toujours à se poser la question : si crime il y a, à qui profite-t-il ?

Un jeune marquis bien chanceux
L'ascension du mont Mouchet est une belle randonnée à faire, je vous la conseille. Je cite mon carnet de voyage, en date du jour où je l'ai faite : "De la côte 1497 (table d'orientation du mont Mouchet), nous avons une très belle vue sur Paulhac et les gorges de la Desge au sud, sur La Besseyre et Pompeyrin au sud-est. Mais pour y parvenir, il faut traverser les bois de la Ténazeyre, hauts et denses. On peut y perdre facilement tout sens de l'orientation (ce qui arrivera sur la route du retour...)".

Le 19 juin 1767, le jeune marquis d'Apcher commandite la chasse lors de laquelle sera tuée la Bête. Il est à la tête de 12 chasseurs, qu'il poste en différents endroits d'une forêt de plusieurs kilomètres carrés implantée dans un secteur très escarpé. Le lieu est tellement inaccessible qu'il deviendra un maquis pendant la seconde guerre mondiale et qu'il faudra à l'armée allemande 10000 soldats expérimentés pour réitérer l'exploit de d'Apcher : cerner le mont et le "nettoyer".

Et pourtant l'exploit se produit en cette journée de printemps 1767. D'ailleurs, cette battue est la seule que nous connaissons à avoir été organisée par le marquis. Coup de chance ? A qui profite le crime ? La question n'est toujours pas élucidée. Cependant, nous savons qui gagnera après toute cette affaire les titres de colonel de la Gendarmerie Royale, maréchal de camp du Roi et chevalier de l'Ordre de Saint Louis...

Je suis passé à la sogne d'Auvers. C'est une espèce de carrefour où se rejoignent deux petits chemins de terre, entouré d'une épaisse forêt de conifères où, en juin, on ne voit pas à 15 mètres. C'est là que la Bête a été tuée. Autant dire, au milieu de nulle part. Soit les rabatteurs étaient très habiles pour parvenir à envoyer la Bête vers le seul chasseur posté là, soit c'était un lieu de passage déjà repéré auparavant. Par qui ? Comment ? Mystère ou coup de chance ?

Je tente de répondre à ces interrogations dans la seconde partie de mes études...


Et la Bête ?
C'est toujours cette énigme qui attise le plus notre curiosité. A-t-elle été utilisée par un sadique pour tuer des jeunes filles ? Je n'y crois pas, les statistiques parlent d'elles-mêmes et une certaine connaissance de la vie dans les campagnes d'autrefois met fin au mythe.

Cependant, la présence de ruines dans les "épicentres" des territoires de la Bête pose question. Un animal sauvage n'en a pas besoin, encore moins un loup. C'est peut être une coïncidence, mais peut être aussi une piste à explorer... Un ou des maîtres utilisant un animal dressé, cela nourrit notre imagination. Les donjons abandonnés permettent de cacher un animal recherché, avec la complicité plus ou moins extorquée des quelques habitants de ces hameaux.

Et puis, différents témoignages sont à prendre en considération : les paysans du Gévaudan au XVIIIème siècle connaissent très bien le loup. Il n'y a qu'à compter le nombre de loup abattus entre 1764 et 1767 pour comprendre que lorsqu'ils affirment que la Bête "est un loup sans en être un", nous pouvons faire confiance à leurs témoignages. Ils étaient en mesure d'affirmer qu'il s'agissait d'un loup, même de taille extraordinaire, si l'animal en question en était bien un. Or, dans tous les témoignages de l'époque, les survivants confirment que la Bête n'est pas un loup.

Parmi ces témoignages, citons celui-ci, tiré du Courrier d'Avignon du 16 avril 1765. Il concerne une attaque produite contre un enfant le 1er avril 1765 dans la paroisse de Javols : "Un Païsan qui se trouvoit à l'autre bord de l'eau auroit pû prevenir cet accident s'il n'avoit pris la Bête pour un Mâtin du Village. Il vit saisir l'enfant à 20 pas de lui, & n'hésita pas à se jetter dans la rivière". Si la Bête avait été quelque animal exotique (hyène ou lycaon, que sais-je encore), il me semble que le paysan en question ne l'aurai pas confondu avec un des chiens du village... surtout à une quinzaine de mètres de distance (20 pas).

Alors, la Bête ? Croisement d'un chien et d'une louve ? Machine dressée à tuer ou jouet échappé des griffes de son maître ? Et que penser de ses périodes de "jeûne" ? Absence de documents ou animal ayant été mis temporairement sous secret ? Que penser des attaques où elle profite de sa similitude avec un animal familier pour dérober un enfant à la vue des adultes ? Voilà bien des pistes qu'il nous reste à explorer...




29/03/2011
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