EXPLORER L'HISTOIRE

Bête du Gévaudan - Etude statistique

Dans de nombreuses publications, les auteurs ont tendance à expliquer l'absence de victimes de la Bête du Gévaudan par la formule "la Bête jeûne". Non qu'elle reste effectivement sans manger, mais nous ne savons pas dans ces périodes si des attaques se sont produites, car les sources à notre disposition sont muettes à ce sujet.

Dans cette étude, comme je suis curieux, j'ai pris le temps de replacer sur un calendrier les dates des attaques de la Bête recensées dans le chronodoc d'Alain Bonet. Je me suis intéressé plus particulièrement aux statistiques sur la période de présence des dragons (du 05/11/1764 au 06/04/1765) et celle postérieure à leur départ jusqu'à la mort de la Bête de M. Antoine (du 07/04/1765 au 17/09/1765).

Je pense en effet que les représentants qui sont sur place à cette époque sont fiables dans la remontée des informations et qu'ils ont dû veiller à la bonne tenue des registres paroissiaux. C'est moins le cas avant l'arrivée des dragons, où les représentants locaux n'ont accès qu'à une partie de l'information mise à disposition par les consuls. Ce n'est plus le cas après les Chazes, puisque l'ordre est passé de ne plus parler de la Bête.

Mon but est de faire ici une analyse du comportement de prédation de la Bête sans parti pris.

Le temps des dragons

Pour la période de 5 mois de présence des dragons que j'étudie ici, j'ai recensé 34 jours d'attaques, soit au total 78 agressions en 22 semaines. Nous avons donc en moyenne 1,5 attaques par semaines, qui font 3,5 victimes (morts ou bléssés).

Le premier constat est que la Bête se moque du jour où elle attaque. Le graphique ci-dessous indique le nombre d'attaques qui se sont produites sur la période en fonction du jour de la semaine.



Cela reste globalement constant. On peut noter qu'il y a légèrement moins d'attaques qui se sont produites le samedi, mais ce n'est pas forcement significatif.

Le second graphique donne le nombre d'attaques se produisant par semaine sur la période (vous pouvez cliquer sur l'image pour l'agrandir) :


Il n'y a que le début de la période, avant le solstice d'hiver 1764 (S51), où la Bête est encore réputée "timide" par ses contemporains, qu'elle n'effectue qu'entre 0 et 2 sorties par semaine. Il faut donc ici tordre le cou aux périodes dites "de jeûne" de la Bête, les semaines où elles ne fait officiellement pas de victime.

Dans la période de présence des dragons, j'ai relevé deux moments de "jeûne" de la Bête (lorsqu'elle n'attaque pas pendant 7 jours ou plus) : du 31/10/1764 au 17/11/1764 et du 01/12/1764 au 14/12/1764.

L'interprétation de ces périodes de jeûne fait débat. Nous l'avons vu ci-dessus, quel que soit ce pouvait réellement être la Bête, ces deux périodes de jeûnes sont antérieures aux séries de grandes attaques qui débutent le 19/12/1764. Je pense qu'il faut les expliquer par le fait :
  1. que la Bête étai encore dite "timide" par ceux qui la chassaient.
  2. que Lafont et Morangiès conduisaient de grandes chasses autour de Saint-Alban, tandis que les dragons étaient à Langogne, ce qui pouvait "brouiller" le territoire de prédation de la Bête.
  3. la renommé de la Bête grandissait encore, il se peut que certaines paroisses à cette date n'en aient pas encore entendu parlé et n'ai pas fait mention d'attaques dont elles ont été victimes, ce qui fausse peut être notre vision actuelle.
J'ai ajouté une courbe de tendance en bleu clair. Cette courbe de tendance montre une montée progressive du nombre de victimes en moyenne hebdomadaire. De 1 ou 2 par semaine au moment de l'arrivée des dragons, nous passons rapidement à environ 3 et jusqu'à 4 par semaine au début de l'année 1765.

Nous pouvons observer une baisse significative du nombre de victimes dans la première quinzaine de février (S06 à S08). Ceci correspond aux périodes où les grandes chasses générales vont se dérouler dans tout le Gévaudan (la première à lieu le 07/02/1765).

Par un phénomène que je ne peux expliquer, il faut remarquer qu'alors qu'elle est activement recherchée par tous, la Bête se fait plus discrète. Faut-il mettre ça sur le compte que les victimes potentielles s'étaient regroupées pour participer aux chasses ? Nous savons qu'elle préfère s'en prendre à des proies isolées qu'à des groupes. Les attaques lors de ces périodes ne se font pas le jour des grandes chasses, mais les jours qui précèdent ou qui suivent.

Suite aux échecs de ces chasses, les dragons utiliseront d'autres méthodes pour traquer l'animal. Les d'Enneval arrivent fin février (S08) et les attaques reprennent de plus belle dans la semaine qui suit leur arrivée. En moyenne, nous passons à plus de 4 victimes par semaine.

Il faut cependant mettre un bémol aux statistiques qui concernent la fin-mars / début-avril 1765. Je pense que le "creux" qui concerne les semaines 12 et 13 correspond à une baisse d'activité du capitaine Duhamel : les dragons apprennent leur départ. Pour moi, la semaine 14 correspond aux informations collectées par les dragons sur la route du retour à leur casernement, qu'il ne faut sans doute pas mettre au compte d'un sursaut d'activité de la Bête. Statistiquement, cependant, la semaine 14 s'intègre bien dans les données des semaines précédentes, avec toujours plus de victimes en moyenne.

Période postérieure au départ des dragons

Après le départ des dragons et jusqu'à la mort de la Bête de M. Antoine, nous avons une période de 6 mois pour laquelle nous disposons encore de données plus ou moins fiables. Sur cette période, je recense 33 jours d'attaque en 24 semaines, totalisant 54 victimes. Cela donne un bon point de comparaison avec la première période étudiée.

Après le départ des dragons, nous avons en moyenne 1,3 attaques par semaines, qui font 2,25 victimes. C'est légèrement moins d'attaques hebdomadaires que lors de la première période, bien que cela ne soit pas significatif. En revanche, il semble que les attaques fassent en moyenne moins de morts et de blessés. Peut être faut-il voir là le fait que les habitants du Gévaudan étaient dès lors prévenus et, à partir du début juillet, armés de lances que l'on leur avait fait distribuer. Pour étayer cette hypothèse, je remarque dans la période deux grandes journées : le 24 mai 1765 (6 victimes) et le 21 juin 1765 (4 victimes), qui sont donc antérieures à la distribution de lances.

Pour continuer la comparaison avec la première période étudiée ci-dessus, la Bête continue à se moquer du jour où elle attaque. Il y a légèrement moins d'attaques qui se produisent en milieu de semaine et le vendredi, qui sont des jours maigres, autant pour les hommes que pour la Bête.




Dans cette seconde période, j'ai relevé une importante baisse d'activité de la Bête (périodes de "jeûne") au mois de juillet 1765 : 4 jours d'attaques uniquement sur un mois, avec 6 victimes. C'est bien peu si l'on compare aux autres mois : 11 attaques en mai avec 16 victimes, 4 attaques en juin avec 10 victimes (le déclin s'amorçait), 5 attaques en août avec 9 victimes (l'activité de la Bête reprend), 8 attaques en septembre avec 10 victimes.

En ce mois de juillet 1765, nous en revenons à un nombre de victimes semblable à celui des débuts de l'histoire. Cette baisse significative, comme l'a déjà relevé Michel Louis avant moi, coïncide avec l'arrivée de M. Antoine dans le Gévaudan (23/06/1765). Cet auteur y voit un signe, mais nous pouvons également l'interpréter par le fait qu'en cette période de moissons, il y a beaucoup moins de personnes isolées dans les pâturages, donc moins de cibles potentielles.

Une autre interprétation possible est que les d'Enneval sont sur le départ (ils quittent le Gévaudan le 18/07/1765, S29), tandis que M. Antoine reprend l'affaire en mains. Il y a peut être un laps de temps où il nous manque des informations, car ni les uns ni les autres ont pris la peine de consigner les attaques qui se sont produites à ce moment. Certains registres paroissiaux ayant été détruits, nous manquons sans doute d'informations sur ce mois de juillet.

Globalement, pour en revenir à l'étude du comportement de prédation de la Bête, nous pouvons remarquer la baisse du nombre de victimes enregistrées par semaine sur cette période : de 3 à 4 par semaine au début de l'année 1765, nous en revenons à 1 ou 2 par semaine, comme au moment de l'arrivée des dragons. Le dernier graphique ci-dessous met en évidence cette baisse d'activité, que j'estime d'origine plus humaine que bestiale :


Conclusions

Faute de sources fiables pour les deux années qui suivent (1766 et 1767), je regrette de ne pouvoir continuer cette étude statistique pour comparer le comportement de prédation de la Bête jusqu'à la mort de celle de Chastel. En l'état des choses, cette étude statistique ne donne pas beaucoup plus d'éléments sur ce que pouvait être la Bête du Gévaudan. Elle est cependant intéressante pour comprendre qu'il ne pouvait s'agir d'une phénomène d'hallucination collective : le nombre de victimes par semaine est trop important dans la durée pour qu'on puisse décrédibiliser les témoignages de l'époque.

En second lieu, cette étude nous permet de mieux percevoir l'état d'esprit des différents protagonistes qui ont tenté de la traquer. Pour ma part, je suis renforcé dans l'idée que le capitaine Duhamel et ses dragons faisaient sur le terrain un travail de fourmi. De nombreux auteurs se sont moqués de leurs capacités à débusquer l'animal et des méthodes employées (notamment la demande que Duhamel avait écrite à ses supérieurs pour travestir ses hommes en femmes). Bien que les victimes se succédaient, je pense qu'ils étaient réellement sur une piste et que le zèle avec lequel ils collectaient les informations aurait mérité qu'on leur accorde quelques mois de chasse supplémentaires au moment où le climat devenait plus propice à cela. Mais l'on ne refait pas l'histoire...

Au lieu de cela, on a préféré les remplacer par les d'Enneval. Pour moi, les chasseurs normands n'étaient pas les hommes de la situation et ont pris leur devoir par dessus la jambe. Plusieurs témoignages de l'époque concordent sur ce point, surtout venant de personnes "de terrain" (Lafont, Morangiès et d'autres chasseurs). Certes, ils n'ont pas pu masquer les "grands jours" de la Bête fin mai et fin juin, mais je pense que globalement, il faut attendre l'arrivée de M. Antoine et sa mise en route (qui prend près d'un mois...) pour retrouver des informations sérieuses.

Avec cette étude, j'ai cependant un fort pressentiment que, face à l'ampleur du phénomène qu'il découvre en août 1765 et la nécessité de trouver rapidement une solution, M. Antoine a passé la consigne : il ne faut pas ajouter la panique à l'angoisse, donc étouffer tout bruit sur les attaques. Fin septembre 1765, le nombre d'attaques et de sources écrites chute inexorablement. On monte rapidement une chasse pour annoncer officiellement la fin de l'histoire, mais la Bête court toujours...



13/03/2012
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