EXPLORER L'HISTOIRE

Naissance du char de combat : percer le front adverse

La situation en 1915
A l'automne 1914, l'armée française parvient, par une contre-attaque audacieuse, à maintenir la progression allemande sur la Marne. Cependant, avec l'arrivée de l'hiver, les conditions de combat se dégradent rapidement et les belligérants tentent désespérément de contourner le front adverse pour emporter la décision avant que le gel ne vienne mettre un terme aux combats. Cette course à la mer est un échec : de chaque côté, un réseau de tranchées se crée pour bloquer les attaques adverses et se protéger des bombardements. Les armées s'apprêtent à hiverner dans ces fortifications, de plus en plus profondes et de plus en plus complexes, et les Etats-Majors programment les nouvelles offensives qui reprendront au printemps.

Lorsque le dégel s'annonce, les Allemands lancent la bataille d'Ypres : accrochés aux maigres hauteurs qui dominent cette plaine des Flandres, ils espèrent que le bombardement par obus à gaz toxiques fera plier le front adverse. Le 22 avril 1915, un vent léger pousse les nuages de chlore en direction des tranchées tenues par les troupes coloniales franco-algériennes, qui battent en retraite et laissent une ouverture béante dans le système de défense de l'entente cordiale.

Pendant un mois, attaques et contre-attaques se succéderont pour tenter de percer le front. Mais l'utilisation des gaz entraîne l'emploi d'une contre-mesure : le port du masque à gaz. Les 100000 pertes (morts, blessés ou disparus), dont 60% de Britanniques et 10% de Français, ne changeront rien à l'issue de la bataille : l'emploi des gaz n'est pas la solution pour sortir l'adversaire de ses tranchées.

Au même moment, l'Etat-Major de l'Entente Cordiale lance à son tour l'offensive. Il espère à la fois soulager le front d'Ypres et percer le front en un secteur où la défense allemande est perçu comme plus faible : le secteur d'Arras. Ici, on espère beaucoup de l'emploi combiné de deux armes : l'aviation et l'artillerie lourde.

A l'époque, l'aviation n'est guère utilisée que pour la reconnaissance et la photographie. Mais on survole l'ensemble du front d'attaque méthodiquement afin que l'organisation ennemie soit parfaitement connue de tous les officiers. Du 4 au 7 mai 1915, l'artillerie lourde française bombarde massivement les positions allemandes afin de démolir les points fortifiés, le réseau de tranchées et les zones pouvant abriter des réserves. A l'arrière du front, les divisions de cavalerie françaises sont rassemblées afin d'exploiter la brèche et relancer la guerre de mouvement.

L'offensive est lancée au matin du 9 mai 1915. Ses objectifs : les côtes de Vimy et de Notre-Dame-de-Lorette.  Dans un champ de bataille torturé par plusieurs jours de bombardement, les résultats vont s'avérer inégaux, même si l'armée française progresse correctement le premier jour.Cependant, la percée tant attendue n'arrive pas et les Allemands parviennent à engager ses renforts dans la contre-attaque.

En une semaine, les deux camps totalisent près de 190000 pertes. Les Généraux Français et Britanniques doivent se rendre à l'évidence : les moyens offensifs dont disposent les armées ne peuvent surclasser leurs moyens défensifs. Sans une nouvelle arme, il sera impossible de percer le front.

Le cuirassé terrestre
Il faudra plus d'un an aux ingénieurs britanniques pour mettre au point cette nouvelle arme offensive. Les données prises en compte sont les suivantes : l'infanterie est très vulnérable à la puissance de feu des mitrailleuses et de l'artillerie. La cavalerie également et, de plus, est totalement inopérante dans la zone de combat, tellement de terrain est inégal. Les trains blindés peuvent résister aux tirs d'artillerie et de mitrailleuses, mais nécessitent la construction d'une voie ferrée pour avancer. Les avions sont capable d'éviter les tirs en volant assez haut, mais leur capacité d'emport limité ne permet pas de redéployer une armée derrière la zone de défense adverse.

Si en Russie on lança malgré tout l'étude d'emploi de l'aviation pour relancer la guerre de mouvement (avec les premières recherches sur les troupes parachutistes), sur le front Ouest, c'est vers l'étude des trains blindés que l'on se concentre. L'idée est de construire une machine similaire, mais capable d'avancer sans rails. Suffisamment mobile pour franchir les tranchées, barbelés et cours d'eau.

En réalité, l'idée n'est pas nouvelle. Un Australien, du nom de Lancelot Eldin de Mole, a déjà présenté en 1911 un projet d'engin blindé sur chenilles. Mais celui-ci était destiné à déployer rapidement un point fort dans un système de défense. Jamais l'engin n'avait été pensé pour l'attaque. Au tout début de 1915, un Lieutenant-Colonel britannique, Ernest Swinton, journaliste officiel nommé par lord Kitchener sur le front Ouest, décrit dans un de ses articles l'incapacité pour l'infanterie de passer le feu défensif des mitrailleuses. Il en conclut que seul un engin blindé et chenillé serait capable de le faire.

Premièrement rejetée par l'Etat-Major britannique, cette idée est finalement exploitée après l'échec de la bataille d'Artois. Le rôle joué par Winston Churchill, alors ministre de la Marine, est incertain. Plutôt qu'un train blindé, on pense alors à ce moment à un véhicule blindé unique, fonctionnant sur le même principe que les cuirassés à vapeur (ironclad) de l'époque : c'est le projet "Landship" (ou "navire terrestre"). Pour la réalisation de l'engin, on pense employer alors des chassis de tracteurs chenillés.

Le cahier des charges, établi suivant les observations de Swinton, est sommaire. Le véhicule doit pouvoir :
- rouler à 4 miles/heure (un peu plus de 6km/h) sur terrain plat,
- effectuer un virage serré à pleine vitesse,
- rouler en marche arrière,
- franchir un parapet de 5 pieds (1,5m) de haut,
- franchir une tranchée de 8 pieds (2,4m) de large,
- embarquer dix hommes d'équipage, deux mitrailleuses et un canon de 2 livres (57mm).

Le Lieutenant W. G. Wilson, du Naval Air Service, et William Tritton, de la William Foster & Co. Ltd, reçoivent la tâche de mener à bien ce projet, qui prend le nom de code "tank". Le premier prototype, surnommé Little Willie, est testé le 11 septembre 1915 à Bovington en présence du comité "Landship" et de Swinton.


Little Willie


D'une longueur de 3,65m et d'un poids de 14 tonnes, Little Willie est un beau bébé. Il nécessite 3 membres d'équipage pour la manœuvre : 1 pilote et 2 mécaniciens pour actionner la boite de vitesse du moteur Daimler de 105 chevaux. Il ne dépasse certes pas les 2 miles/heure (3km/h) sur terrain accidenté, mais il est capable de franchir les tranchées. Les essais sont encourageants, mais la machine nécessite encore des aménagements.

Le tank Mark 1
En effet, Little Willie n'est pas prévu pour le combat. Ce prototype servait de base pour voir le comportement du véhicule dans ses déplacements, mais il n'a pas la capacité d'emport nécessaire à son armement. Dans un premier temps, ses concepteurs pensent adapter une tourelle sur la partie supérieure de la caisse, armée du canon de 2 livres demandé. Mais le poste de combat se révèle très exigu, coincé entre le moteur et le poste de pilotage.

Il sera donc rapidement suivi d'un second prototype : Big Willie. Pour abaisser le centre de gravité de l'engin, la caisse est abaissée et les chenilles en font désormais le tour. Des encorbellements latéraux permettent d'emporter l'armement de bord. Enfin, le poste de pilotage reste au dessus du train de roulement, permettant au pilote d'avoir une meilleure visibilité.


Version de pré-série du prototype Big Willie



Big Willie est protégé des tirs par un blindage réalisé en tôles de chaudières, d'une épaisseur de 10mm à l'avant et 8mm sur le reste de l'engin. Le travail réalisé sur le train de roulement permet d'améliorer la vitesse du véhicule, qui atteint enfin le 4 miles/heure demandés à la mi-janvier 1916.

La première démonstration de Big Willie est réalisée le 29 janvier 1916. Une seconde, en présence de Lord Kitchener et de l'exécutif du gouvernement Britannique, est effectuée 4 jours plus tard. Le 12 février, une commande de 100 Big Willie est passée par le ministère de l'armement britannique. Il sortira des usines sous l'appellation "Tank Mark 1". Le même jour, Ernest Swinton est appelé par l'Etat-Major à superviser la création et la formation des troupes qui utiliseront la nouvelle arme.

Les sections de mitrailleuses motorisées
Au printemps 1916, la date butée pour l'engagement des tanks est avancée par l'Etat-Major britannique : les équipages doivent être prêts pour débuter la bataille de la Somme, le 1er juin 1916. Swinton est alors confronté à deux problèmes : où trouver des équipages et comment les former alors que les tanks sont encore en cours de fabrication ?

Il fait alors une tournée des Etats-Majors du front Ouest à la recherche de volontaires sachant conduire des véhicules mécanisés dans les différentes branches de l'armée britannique. Ces volontaires sont  reversés à partir de mars 1916 dans la Heavy Section, Machine Gun Corps (Section Lourde, Corps des Mitrailleuses), unité autonome créée de toutes pièces. Beaucoup d'entre-eux proviennent des sections d'automitrailleuses du Royal Naval Air Service.

A leur arrivée, les volontaires sont surpris de se trouver face au monstre que représentant le tank Mk1. L'entraînement est difficile car, malgré ses dimensions imposantes, l'espace intérieur est très encombré. Le bruit du moteur de 105 chevaux est assourdissant, si bien que l'équipage ne peut communiquer que par signaux. Les pipes d'échappement sortent à l'air libre juste au dessus du moteur, si bien que des fumées toxiques rentrent dans le tank, causant souvent des débuts d'asphyxie. Le confort est tel qu'en général trois heures d'entraînement rendent l'équipage hors de combat pour deux jours.

Après un début en Angleterre, hommes et machines sont envoyés en France. Le premier "tankodrome" est établit près de Montreuil-sur-Mer. Il regroupe au début de l'été 1916 une soixantaine de chars. L'offensive de la Somme a été repoussée d'un mois mais, alors que l'Etat-Major espère pouvoir enfoncer le front grâce à cette nouvelle arme, les hommes de Swinton ne sont pas près. Du fait des pannes multiples, en septembre seuls 48 engins sont opérationnels pour l'attaque.

Première opération blindée
Les tanks arrivent dans la zone de combats dans la nuit du 13 au 14 septembre. Là, on les arme : chaque blindé reçoit 350 litres d'essence, 50 litres d'huile pour moteur, 15 kilos de graisse, 10 litres d'huile pour boite de vitesse, 100 litres d'eau, 160 obus de 57mm et 9000 cartouches de mitrailleuses pour les chars male, 27500 cartouches pour les female, un pigeon, des drapeaux de signalisation et un sémaphore. L'équipage emporte également avec lui 30 boites de conserve, 16 miches de pain, du fromage, du thé, du sucre, du lait, deux masques à gaz, des trousses de premiers soins. Les casques d'acier sont remplacés par des casques en cuir pourvus de protections auditives.

Le 15 septembre 1916 à 5h15, le premier tank monte à l'assaut. Il part seul au front car les deux autres chars sensés l'accompagner sont tombés en panne... Son objectif est de prendre un petit saillant allemand dans le bois de Delville (commune de Longueval, 80), l'infanterie arrivant en renforts cinq minutes plus tard.

Les défenseurs allemands sont paralysés de stupeur à la vue de ce monstre inconnu, invulnérable à leurs tirs. Les survivants témoigneront : "L'arrivée des tanks a eu sur les hommes l'effet le plus terrifiant qui soit. Ils se sentaient a peu près totalement impuissants devant ces monstres qui avançaient le long des tranchées en les prenant en enfilade avec leurs mitrailleuses, tandis que de petits groupes de fantassins les suivaient en jetant des grenades sur les survivants".

 
Tank Mk1 photographié le 15 septembre 1916, avant l'opération Flers-Courcelette

 


La première mission affectée à un tank est un succès. D'autre batailles suivront et il faudra encore une année de combats pour que le potentiel de cette nouvelle arme puisse être exploité et que de nouvelles tactiques voient le jour.


Sources :

  • Revue Batailles N° 19 décembre 2006, Flers 1916 : les chars entrent en lice, ed. Histoire & Collections
  • La Guerre des chars, Henri Ortholan, ed. Giovanangeli, 2007

 



29/03/2011
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